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Le destin tragique d’un commerçant montois

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01/07/2021 - Recherche - Archives de l'État à Mons

En 1889, Sally Kappel quitte l’Allemagne et s’installe à Mons où il ouvre un commerce de bonnets, gants et corsets. Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, sa nationalité allemande lui cause des soucis. Il demande à en être déchu et devient apatride. Né à Mons en 1906, son fils Yvon Kappel obtiendra la nationalité belge en 1938. Il est cependant arrêté à son domicile montois en 1942 « pour motif racial et ses sentiments anti-allemands », puis déporté.
Pierre-Jean Niebes, archiviste aux Archives de l’État à Mons, nous retrace le destin tragique de la famille Kappel, à partir de documents conservés aux Archives de l'État.  Durant la Seconde Guerre mondiale, 94 Montois d’origine juive ont été déportés en Allemagne.

Yvon Kappel est né à Mons, dans la Grand-Rue, le 27 juillet 1906. Son père Salomon -dit Sally- Kappel, âgé de 37 ans, est né à Stommeln (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) le 22 novembre 1868. Négociant, il vit en Belgique depuis 1889. Sa mère, Antonie -dite Tonie- Neheimer est née à Elspe (Westphalie) le 31 mars 1881. Les parents d'Yvon se sont mariés à Elspe l’année précédente, le 22 mai 1905.

Bientôt, Yvon a une petite sœur, Edith, née à Mons le 18 juin 1909. En 1910, la famille est locataire d’une maison de commerce sise Grand'Rue, n°7 et 9 et d’une maison de commerce servant d’atelier d’ébénisterie, sise rue des Fripiers, n°6. Dans l’annuaire du commerce de 1914, Sally apparaît comme fabricant de bonneteries, ganterie, corsets et fourrures. En 1913, les Kappel font l’acquisition de ces deux maisons, formant un seul bloc qui correspond à l’actuelle bouquinerie Bibliopolis.

La famille Kappel dans les années 30

La nationalité allemande de Sally lui cause bien des soucis pendant et après la Première Guerre mondiale. Il demande d’ailleurs d’en être déchu pour devenir apatride ou « heimatloos » mais n’obtiendra ce statut qu’en 1925. Entre-temps, les biens des ressortissants allemands étant systématiquement placés sous séquestre après la Première Guerre mondiale, Sally est obligé de racheter son propre bien mis en vente publique en novembre 1923 pour le prix de 315.000 francs belges. Il a heureusement obtenu un crédit de la Banque du Hainaut, marque de confiance qu’il honore puisque ce crédit sera remboursé entièrement.

"A la Fabrique" dans l'entre-deux-guerres

Durant l’entre-deux-guerres, le commerce familial intitulé « À la fabrique » est donc prospère comme l’atteste cette photo où l’on voit la vitrine du magasin, avec au centre, devant l’entrée, Sally, moustachu et de petite taille, et son épouse Toni, entourés de nombreuses vendeuses ou « demoiselles de magasin ». Sally Kappel décède à Mons le 6 février 1933 et est inhumé au cimetière de Mons. Quelques jours auparavant, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier du Reich.

À Mons, Yvon, célibataire, reprend le commerce avec sa mère et sa sœur. Yvon Kappel est également apatride malgré sa demande d’obtention de la nationalité belge, refusée en 1923. La naturalisation belge (ou «grande naturalisation») lui est finalement accordée par acte législatif du 29 juillet 1938. Dans la lettre de requête qu’il adresse au ministre de la Justice à ce sujet le 18 août 1936, conservée aux Archives générales du Royaume, il précise qu’il est né et a toujours vécu en Belgique, que le français est sa langue maternelle et qu’il a une « culture essentiellement et exclusivement belge ». Il ajoute « je me considère en fait comme Belge ». En effet, il a fait ses études primaires à Mons, ses études secondaires en partie à Mons et en partie à l’Athénée de Morlanwelz dont il a été pensionnaire de 1919 à 1924.

En 1938, la persécution des Juifs s’amplifie en Allemagne : les 9 et 10 novembre, à Berlin et dans d’autres villes, des émeutes éclatent : les synagogues sont détruites, les étalages des magasins juifs sont pillés, c’est la « nuit de cristal ». 35.000 Juifs sont arrêtés et une partie d’entre eux sont envoyés au camp de concentration de Dachau. Dans ces circonstances, la famille Kappel fait preuve de solidarité familiale. Le 22 janvier 1939, les cinq sœurs de Toni la rejoignent à Mons, fuyant les persécutions nazies. Elles sont domiciliées rue de Thirimont, n°36, avec le statut de réfugiés politiques. Il s’agit de Rika Neheimer (né à Elspe, le 5 mai 1879), Rose Neheimer (née à Elspe, le 14 septembre 1875), célibataire, sans profession, Frida Neheimer, (né à Elspe, le 14 mars 1872 ou 1873), célibataire et veuve, Émilie Neheimer, (né à Elspe, le 2 octobre 1869), célibataire, sans profession, Emma Neheimer, (né à Elspe, le 20 octobre 1865), célibataire et veuve.

À cette époque, Yvon, trentenaire, songe, sans doute, à trouver une compagne, pas forcément de confession juive puisque de toute façon sa famille est athée, et à fonder lui-même une famille mais comme l’a chanté Goldman, « d’autres en avaient décidé autrement ».

 

Seconde Guerre mondiale

Le 10 mai 1940, c’est l’invasion allemande, le début de la campagne des 18 jours. L’administration occupante se met en place en Belgique et prend bientôt des mesures antijuives. Les ordonnances allemandes du 28 octobre 1940 intiment l’ordre aux Juifs de se présenter au service population de leur commune en vue de s’inscrire dans un registre spécifique. Les entreprises juives doivent être déclarées.

Pour échapper à cette dernière mesure de ségrégation, le 22 octobre 1940, par acte passé devant notaire, Edith Kappel fait don à son époux Robert Lethem de ses droits soit la ½ indivise qu’elle possède dans la maison sise Grand'Rue n°7 et 9 et rue des Fripiers n°6. Par un autre acte passé le même jour, Robert Lethem constitue avec Tonie Neheimer et Yvon Kappel une SPRL intitulée « À la Fabrique » ayant pour objet le commerce de bonneterie, ganterie, corsets et tous articles similaires ou connexes.

Le 29 juillet 1941, suite à une circulaire des autorités allemandes adressée aux administrations communales, tous les Juifs sont invités à se présenter pour apposer un cachet avec l’inscription « Jood-Juif » en encre rouge et en lettres capitales sur leurs pièces d’identité. Les communes doivent envoyer les listes des personnes juives à la Sicherheitspolizei. Tous les moyens de l’État sont employés au service d’une idéologie meurtrière.

Le 11 juin 1942, Adolf Eichmann fait venir les dirigeants de la Sipo en France, en Belgique et aux Pays-Bas à Berlin. Lors de cette réunion, la décision de déporter toute la population juive de ces pays vers Auschwitz leur est communiquée. En Belgique, la caserne Général Dossin à Malines est instituée comme camp de rassemblement central des Juifs soit camp de transit avant leur « évacuation » à l’Est. 24.906 Juifs seront déportés via ce camp, parmi eux, seuls 1.195 survivront à la guerre. Le premier convoi part de Malines le 4 août 1942. Jusqu’au 31 octobre 1942, dix-sept convois (sur un total de vingt-huit) partent de cette ville.

Raffles à Mons

Yvon Kappel est arrêté à Mons, à son domicile, le 5 octobre 1942 et est incarcéré à Malines. Il est déporté de Malines vers l’Allemagne le 10 octobre 1942. Il était le détenu n°36 du 13e convoi. Il décède en janvier 1944 à Ludwigsdorf, partie du camp de concentration de Gross-Rosen, en Pologne.

Ce même 5 octobre 1942, lors de cette arrestation ciblée, ses cinq tantes sont arrêtées à Mons à leur domicile. Transférées à la caserne Dossin, elles sont déportées vers Auschwitz le 12 octobre 1942 et « très probablement tuées à leur arrivée, car elles étaient âgées » selon le témoignage de leur nièce qui ajoute que la police allemande recherchait sans doute sa mère Tonie plutôt qu’Yvon, arrêté par défaut et malgré sa nationalité belge.

Tonie échappa aux persécutions et est décédée à Woluwé-Saint-Lambert, le 9 juin 1969. Elle s’est réfugiée chez sa fille Edith et son beau-fils Robert Lethem à Crainhem où elle restera cachée jusqu’à la fin de la guerre.

En septembre 1953, Yvon Kappel est déclaré « mort pour la Belgique » par dépêche ministérielle en date du 22 septembre 1953 émanant du Ministère de la Santé publique et de la famille. Il est précisé que son arrestation a été opérée « pour motif racial et ses sentiments anti-allemands ».

Au début de l’année 2020, dans le cadre d’un projet intitulé Pavés de Mémoire, des élèves de 5e et 6e secondaire de la section histoire de l’Athénée Royal de Mons ont entrepris le dépouillement des registres de population de la Ville de Mons à la recherche des 94 habitants d’origine juive, victimes de déportation. L'objectif de ce projet est de poser un pavé devant leur dernier domicile. Ce projet destiné à personnifier la Shoah a déjà été réalisé dans plusieurs villes européennes. En attendant sa concrétisation à Mons, lorsque vos pas vous mènent devant ce commerce de la Grand-Rue, souvenez-vous de ce Montois au destin tragique.

Documents ayant permis de retracer l'histoire de la famille Kappel

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