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Conservation matérielle & culture d’entreprise La formation des adjoints en conservation aux Archives de l’État Chargées de la conservation du patrimoine archivistique belge et par conséquent d’une grande partie de la mémoire collective du pays, les Archives générales du Royaume et les Archives de l’État dans les Provinces possèdent assurément de riches collections. Dans une précédente livraison de Science Connection, Erik Houtman a présenté l’un des nombreux atlas terriers, contenant de superbes cartes datant de l’Ancien régime, désormais accessible au grand public grâce à une politique éditoriale ambitieuse. La conservation matérielle de ce patrimoine unique et irremplaçable ne s’effectue malheureusement pas toujours dans des circonstances optimales, surtout lorsqu’on compare la situation effective dans les dépôts d’archives aux normes théoriques édictées au niveau international. Les raisons de cet état de fait sont multiples. A l’inverse d’autres services d’archives plus spécialisés, les Archives de l’État gèrent des quantités énormes d’archives (plus de 200 kilomètres linéaires). Offrir des conditions de conservation idéales à l’ensemble de ces documents s’avère exclu car nécessitant des dépenses beaucoup trop onéreuses par rapport aux budgets disponibles. En outre, contrairement aux autres établissements scientifiques dont le nombre d’implantations est limité, les Archives de l’État, en plus de leur siège central situé à Bruxelles, disposent de 19 dépôts répartis à travers tout le pays, situation qui complexifie encore la problématique. Il est évident que les Archives de l’Etat mettent tout en œuvre pour investir dans des aménagements matériels adaptés: boîtes de conditionnement neutres, enregistrement automatisé du taux d’humidité atmosphérique et de la température,… De même, un vaste programme de construction est actuellement en cours. Les Archives de l’État à Mons ont récemment inauguré leur nouveau bâtiment les Archives de l’État à Louvain et à Louvain-la-Neuve étrenneront prochainement (2007-2008) des magasins flambant neuf tandis que des projets de construction de nouveaux bâtiments et de transformation d’anciens dépôts sont en chantier à Gand, à Bruges, à Anvers, à Tournai et à Namur. En outre, les Archives de l’État ont résolument choisi – en plus de ces initiatives «matérielles» – d’initier aussi un changement de mentalité. Une politique de soins matériels systématique, soutenue par l’ensemble du personnel de l’institution, constitue d’ailleurs une condition sine qua non pour optimaliser à terme la conservation matérielle. À quoi bon placer un système sophistiqué de traitement d’air si le personnel s’avère incapable de s’en servir de manière adéquate! L’utilisation de boîtes d’archives neutres s’apparente à un emplâtre sur une jambe de bois si les archivistes, les magasiniers et les lecteurs continuent à manipuler négligemment les documents. Dans le cadre de cette sensibilisation du personnel, un vaste programme de formation a été organisé en collaboration avec l’IFA (Institut de Formation de l’Administration fédérale) et Lieve Watteeuw (Institut royal du Patrimoine Artistique). Sous l’appellation générique ‘Train the trainer’, il avait pour but de former 24 collaborateurs (12 néerlandophones et 12 francophones appartenant tant au personnel scientifique que technique) aux pratiques de bonne conservation. A l’issue de ce cycle de formation, ces agents devront, à leur tour, transmettre les connaissances acquises. Visibilité Quel que soit l’établissement scientifique, la conservation matérielle n’apparaît pas comme un sujet très spectaculaire. Ce travail ingrat, pas toujours visible pour le monde extérieur, est cependant essentiel et constitue l’une des tâches fondamentales des Archives de l’État dans le cadre de sa mission de conservation du patrimoine archivistique. Les autres missions, à savoir la communication des documents au public et leur valorisation, sont impossibles lorsque la mission de base – la conservation en bon état et en bon ordre – n’est pas effective. Dans ce domaine, une distinction classique est faite entre la préservation (action préventive, orientée surtout sur les paramètres extérieurs), la conservation (mesures prises à l’égard des documents eux-même) et la restauration (réfection des documents endommagés). La gamme des dangers menaçant les archives est épouvantablement large. Bien sûr, tout support d’information se dégrade inéluctablement, mais cette dégradation peut être accélérée par des facteurs physiques, biologiques, mécaniques ou chimiques. Des catastrophes d’envergures telles les inondations de Florence (1966) ou de la Nouvelle Orléans (2005) frappent l’imagination; l’auto-combustion des films cinématographiques au nitrate marque les esprits, mais des ennemis peu visibles et «tranquilles» tels les insectes, l’humidité insidieuse, l’acidification ou les manipulations inadéquates sont à terme tout aussi dangereux. En ces temps de perception postmoderne, beaucoup de ceux qui prennent soin du patrimoine participent – faute de mieux – à la window dressing générale en mettant uniquement leurs pièces remarquables – magnifiquement astiquées – en vitrine, et en taisant pudiquement les gigantesques problèmes matériels de leurs arrière-boutiques. La tentation est immense. Il est évident que les services d’archives doivent régulièrement étaler leurs affiches, leurs atlas terriers et autres documents remarquables et précieux. C’est une mission permanente et essentielle, mais elle ne peut constituer un alibi pour laisser dépérir entre temps des fonds tout aussi importants, mais moins spectaculaires. Train the trainer Il s’agit donc de former le formateur, et ceci tant pour les problèmes théoriques que pour les questions extrêmement pratiques comme l’identification des dégâts et les moyens d’y remédier. Lieve Watteeuw (IRPA) a constitué un groupe varié d’enseignants venant de Belgique et de l’étranger ceux-ci ont présenté des exposés et organisé des séminaires sur des sujets variés tels que le combat intégré contre les insectes (Agnes W. Brokerhof), les plans catastrophes (Elsje Janssen), la connaissance des matériaux (Guy de Witte et Jan Wouters), les méthodes de conditionnement et l’hygiène en magasin (Annie de Roover), l’enregistrement des dégâts et les ‘Premiers soins’ pour les livres et le papier (Elke Van Herck) et les conditions environnementales et les appareils de mesure (Ted Steemers). Des sessions similaires, dirigées par Anne Liénardy, Guy de Witte, Bernard Desmaele, Rolande Depoortere et toute une pléiade de collègues parisiens des Archives Nationales, furent organisées pour les collègues francophones. Ces séances de formation furent animées et les participants posèrent énormément de questions concrètes issues de leur expérience personnelle. Il ressort d’ailleurs des réponses des enseignants que les opinions divergent sur un certain nombre de questions délicates. Malgré ses liens avec la physique et la chimie, la conservation matérielle n’est assurément pas une science exacte. Lors des discussions, on a souvent senti une certaine tension entre ceux qui fréquentent et gèrent quotidiennement des archives en vrac et les restaurateurs qui sont habitués à travailler avec du matériel en quantité restreinte et de qualité supérieure et dont les hautes exigences sont parfois ressenties comme extravagantes. En définitive, le bilan s’avère néanmoins très positif tant au niveau de la transmission de la connaissance qu’au point de vue de l’enthousiasme et de la grande implication des participants. Les Pays-Bas comme pays phare Les cours pour les néerlandophones se sont achevés par une visite de travail aux Archives de Zélande à Middelburg, l’équivalent néerlandais d’un dépôt des Archives de l’État dans les provinces. La confrontation avec un monde très différent, à quelques dizaines de kilomètres de la Flandre, a provoqué un électrochoc salvateur et un début de contagion... La qualité de l’air dans un magasin d’archives y est meilleure que dans un hôpital modèle grâce à une batterie d’appareils sophistiqués de traitement de l’air. Le matériel infecté est mis en quarantaine dans une pièce ad hoc le trajet que les unités archivistiques doivent parcourir en interne est parfaitement enregistré. La restauration s’effectue au sein même de l’institution, dans un atelier, parfaitement équipé, etc. Visiter les services d’archives des Pays-Bas s’avère le plus souvent assez frustrant, mais d’un autre côté, cette démarche aide à placer sa propre situation dans une autre perspective. Il est évident qu’on ne peut pas éviter un certain nombre de constatations élémentaires. Alors que l’on trouve plus de 600 restaurateurs aux Pays-Bas, ce nombre se limite à 15 en Flandres. En Belgique, un dépôt des Archives de l’État dans les Provinces emploie tout au plus une dizaine de personnes tandis que ce nombre est multiplié par cinq dans une institution semblable aux Pays-Bas. En outre, la question suivante peut être posée: dans quelle mesure la loi des rendements non proportionnels joue-t-elle ici? Ce n’est pas parce que l’effectif dans un dépôt des Archives des Pays-Bas est cinq fois plus élevé que le rendement s’en ressent dans la même proportion. Une réflexion identique peut être faite à propos des efforts au niveau des soins matériels. Il y a indéniablement beaucoup à apprendre du modèle hollandais. Les réalisations du monde archivistique des Pays-Bas au niveau de la climatisation, de l’enregistrement des dégâts, de la conservation matérielle en général sont impressionnantes. Beaucoup de choses ont d’ailleurs été rendues possibles par un financement substantiel provenant, entre autres, du plan Delta pour la protection du patrimoine culturel. Mais lorsque l’on examine les pertes et profits, il semble que dans ce cas ci aussi la loi des rendements non proportionnels joue à plein. Quand les besoins de base sont remplis, on continue toujours plus loin parce que les possibilités existent. En Belgique, les archivistes de l’Etat doivent se débrouiller avec beaucoup moins de moyens, mais ils sont obligés de réfléchir intensément en termes d’efficacité: la pauvreté incite à la créativité. Une confrontation des deux modèles mène toujours à des sentiments partagés. En conclusion Tout ceci n’est peut-être qu’une maigre consolation. Le fait est qu’il reste encore beaucoup à faire dans les dépôts des Archives de l’État. Les initiatives de formation actuelles doivent s’accompagner d’actions structurelles. Il va de soi que des budgets sont prévus pour le traitement de l’air et pour des matériaux de conditionnement adéquats, mais sans un changement de mentalité – tant du personnel que des lecteurs – l’impact de certaines initiatives restera limité. L’accent mis sur la préservation reste au centre du débat. Une évaluation et une maîtrise intelligente des risques peuvent éviter ou étouffer des problèmes à grande échelle. Des soins matériels de grande qualité demandent un effort constant au niveau de la culture d’entreprise. À terme, cette facette du métier deviendra un investissement capital pour préserver notre patrimoine archivistique de la ruine. Dr. Eddy PUT |
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| Last Updated ( Friday, 20 April 2007 ) |