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| Archives de l'Etat - Historique |
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LOUIS-PROSPER GACHARD, L'ARCHITECTE DES ARCHIVES DU ROYAUME LES ARCHIVES GÉNÉRALES DU ROYAUME ET ARCHIVES DE L’ÉTAT DANS LES PROVINCES Les Archives de l’État sont responsables de la gestion du patrimoine archivistique en Belgique. Au contraire des autres institutions scientifiques fédérales, les Archives de l’État se sont solidement établies partout dans le pays. Outre le siège central à Bruxelles, les Archives générales du Royaume, avec les Archives du Palais royal y rattachées, et les Archives de l’État à Anderlecht, 17 dépôts des Archives de l’État sont répandus dans les dix provinces, à savoir 9 en Wallonie, y compris 1 à Eupen, et 8 en Flandre. La lointaine origine des Archives de l’État belge remonte à la période autrichienne, lorsque, pour la première fois, on s’est préoccupé sérieusement du sort des archives. Au cours de la période française, plus particulièrement en 1796, la législation prévoyait qu’un dépôt d’archives fût créé dans le chef-lieu de chaque département. En 1830, le dépôt de Bruxelles fut élevé au rang d’Archives générales du nouveau royaume. Un an plus tard fut nommé le premier archiviste général du Royaume, Louis-Prosper Gachard qui dirigerait les Archives de l’État de façon énergique jusqu’en 1885. En 1851, tous les dépôts provinciaux furent placés sous l’autorité de l’archiviste général du Royaume. À partir de 1896, chaque chef-lieu de province disposait d’un dépôt des Archives de l’État. Dans les années 1960, quatre dépôts d’archives d’arrondissement (Courtrai, Huy, Renaix et Tournai) et deux dépôts auxiliaires (Beveren et Saint-Hubert) furent créés. En 1988, Eupen fut dotée d’un dépôt des Archives de l’État pour la Communauté germanophone. Dans l’ancienne province du Brabant furent réalisés, en conséquence de la scission, trois nouveaux dépôts de l’État (Anderlecht, Louvain et Louvain-la-Neuve). La réglementation et la législation françaises restèrent en vigueur jusqu’à ce qu’en 1955 une loi relative aux archives belges fût votée. Malgré plusieurs propositions de loi nouvelle, adaptée aux circonstances actuelles, la loi de 1955 est toujours en vigueur. Les Archives de l’État exercent la surveillance sur la gestion des archives produites par les organismes publics. À terme, les documents officiels qui doivent être conservés de façon permanente sont déposés aux Archives de l’État. En outre, les Archives de l’État essaient aussi d’acquérir les archives de particuliers, de familles influentes, de personnalités politiques et d’entreprises qui ont joué un rôle important dans la vie politique, économique et sociale. Les Archives de l’État sont également garantes de la conservation matérielle du patrimoine archivistique. Mais il ne s’agit pas uniquement de la conservation, car grâce à l’ouverture à la recherche le contenu de cette immense masse d’archives est porté à la connaissance d’un public large et hétérogène. LOUIS-PROSPER GACHARD, L'ARCHITECTE DES ARCHIVES DU ROYAUME Louis-Prosper Gachard (1800-1885), le premier archiviste général du Royaume de Belgique, fut un homme révéré. La moindre des choses que l’on puisse affirmer à son propos, tant au cours de sa vie que plus tard, c’est que la reconnaissance ne lui a jamais fait défaut. Tout au long d’une carrière exceptionnelle, englobant six décennies, Gachard a réussi, comme nul autre, à marquer de son empreinte l’organisation et le fonctionnement des Archives du Royaume de Belgique. Ses nombreux voyages et son imposante bibliographie lui valurent un grand prestige, y compris à l’étranger. À son décès, Gachard était membre de plus de quarante sociétés scientifiques, tant en Belgique que dans une dizaine de pays européens, et porteur d’un grand nombre de distinctions honorifiques, parmi lesquelles celle de grand officier de l’Ordre de Léopold. En 1842 déjà, le baron de Reiffenberg lui octroya le titre honorifique de «César des Archives». Après le décès de Gachard, les louanges ne firent que retentir plus puissamment. Dans un ouvrage de base traitant de History and Historians in the Nineteenth Century, Gachard fut nommé en 1913 «the greatest of Belgian scholars». Au cours des solennités organisées le 30 avril 1931 à l’occasion du centième anniversaire de la nomination de Gachard à la tête des Archives du Royaume de Belgique, Joseph Cuvelier, l’archiviste général du Royaume de l’époque, qualifia son prédécesseur renommé de «figure dominante de notre historiographie nationale». Dans son aperçu d’un siècle d’histoire nationale en 1959, Fernand Vercauteren appela Gachard «le prince des archivistes belges». Il emprunta ces louanges à un rapport de jury daté de 1881. ‘Prince’ et même ‘César’: ce ne sont pas les moindres marques d’honneur. Ces deux titres ainsi que d’autres tout aussi harmonieux lui ont-ils été décernés à juste titre? C’est à cette question que nous essaierons de répondre dans les pages qui suivent. Les débuts d’une longue carrière L’idée d’un espace d’archives centralisé s’avéra très féconde. Sous le régime du royaume des Pays-Bas, deux dépôts d’archives centraux furent créés, un à La Haye pour le nord et un à Bruxelles pour le sud du pays, la future Belgique. En 1814, Pierre-Jean L’Ortye, auparavant fonctionnaire du gouvernement autrichien, fut nommé secrétaire-archiviste du dépôt d’archives de Bruxelles. Lorsqu'en 1831, L’Ortye, fort âgé à ce moment, refusa de prêter serment de fidélité à l’État belge, il fut remplacé par un certain Louis-Prosper Gachard. Français d’origine, celui-ci naquit à Paris le 12 mars 1800. Il a dix-sept ans lorsque son père s’installe à Tournai où il fonde une manufacture de tabac. Sa mère était décédée lorsqu’il avait quatre ans. L’année même de son arrivée dans les Pays-Bas, le jeune Gachard s’engage comme apprenti typographe à l’imprimerie Casterman. Il y atteindrait le grade de surveillant. Deux ans plus tard, il fut nommé secrétaire adjoint à l’administration communale de Tournai où se manifesta pour la première fois son intérêt pour les archives. Non seulement le jeune Gachard, du reste naturalisé citoyen du Royaume Unie des Pays-Bas en 1821, trouva sa vocation dans les greniers pleins d’archives de l’hôtel de ville, mais son ambition de poursuivre une carrière d’archiviste y naquit aussi. Aucun effort ne rebutait ce jeune homme énergique et conscient de sa valeur. Désormais, rien ne le freinait plus pour atteindre le but qu’il s’était assigné. Ainsi il contacta plusieurs hommes politiques et hauts fonctionnaires et, sans le moindre complexe, il s’adressa au secrétaire d’État et même à Guillaume Ier, roi des Pays-Bas. Les efforts de Gachard finirent par être couronnés de succès, car le 21 juin 1826 il fut nommé secrétaire-archiviste-adjoint auprès des Archives du Royaume à Bruxelles. Plusieurs facteurs ont finalement contribué à sa nomination. Il y avait, bien sûr, l’excellente réputation qu'on lui connaissait: élément doué, plein de promesses et travaillant d’arrache-pied. Les recommandations de personnes haut placées tels Charles Le Hon, échevin de Tournai, député au Congrès national et par la suite ministre plénipotentiaire à Paris, et Louis Van Gobbelschroy, ministre de l’Intérieur du Royaume des Pays-Bas, n’ont pas raté leur objectif. Mais le fait qu’en 1826 Gachard ait répondu habilement à certaines aspirations de la politique ecclésiastique complexe de Guillaume Ier est tout aussi important. Un certain nombre de fonctionnaires et d’hommes politiques du plus haut niveau dans le sud du pays se cramponnait avec acharnement dans l’amalgame du royaume des Pays-Bas, à l’idée d’une ‘Église belgique’ propre, une sorte d’Église nationale dans laquelle l’autorité de Rome serait sérieusement réduite à l’avantage d’une autorité étatique souveraine. Aux yeux d'une opposition ultramontaine, Gachard semblait être une recrue adéquate. En posant sa candidature, il avait en effet révélé qu’il travaillait depuis pas mal de temps à un grand ouvrage historique relatif à ‘l’Église belge’. Plein d’enthousiasme, Gachard se plongea dans le travail immense qui l’attendait aux Archives du Royaume. Il y trouva une masse de documents d’archives dans un état déplorable. La situation était en partie la conséquence du grand incendie qui avait ravagé le palais tout proche du prince d’Orange, fin décembre 1820. De même, le déménagement – deux ans plus tard – des archives vers le palais de justice, dans la partie de l’ancien couvent des jésuites qui donnait sur la rue de la Paille et le Grand Sablon, n’avait pas été propice à un bon classement. Cependant, le tout nouvel archiviste répondit aux attentes. À peine Gachard avait-il accepté sa fonction qu’il pouvait déjà présenter en septembre 1826 à Van Gobbelschroy un rapport concernant les différents fonds des Archives du Royaume de Bruxelles et l'état de leur inventoriage. Le patron énergique des Archives du Royaume Ainsi qu’il l’avait déjà fait quelques années plus tôt, lors de sa nomination en tant qu’adjoint, Gachard était en état de présenter un rapport consistant à peine quelques mois après. Cette Notice sur le dépôt des Archives du Royaume, imprimée en décembre 1831, est encore de nos jours un instrument précieux pour l'histoire des Archives générales du Royaume et pour la connaissance de la nature, du volume et de l'inventoriage des fonds à ce moment. Le fait que non seulement le contenu des Archives du Royaume, mais également l’organisation de celles-ci recevaient toute son attention est significatif de la politique de Gachard. Peu après sa nomination, Gachard proposa au gouvernement de réorganiser le dépôt d'archives de Bruxelles. Par arrêté royal du 24 mai 1832, il obtint largement ce qu'il demandait. Outre un archiviste en chef (Gachard lui-même), la direction scientifique se composait de deux chefs de section et d’autant d'employés que l'archiviste en chef lui-même estimait nécessaire. Le concept de ‘direction scientifique’ doit évidemment être relativisé sérieusement. Pas davantage que Gachard lui-même, les chefs de section n’avaient suivi de formation scientifique. Toutefois, certains d’entre eux, au contraire de leur chef, disposaient un titre universitaire. Par la suite, durant la longue carrière de Gachard, les employés, évidemment sous la surveillance des archivistes, s'occuperaient du classement, de la transcription et même de la description des documents. Un certain nombre d'archivistes commenceraient d'ailleurs leur carrière en tant qu'employé. L'arrêté de 1832 procurait à Gachard une très large liberté. Trop aux yeux de certains. Dans un nouvel arrêté royal du 26 septembre 1835, Gachard ne fut pas seulement doté d'un adjoint qui devait entre autres le remplacer en cas de maladie ou d'absence. Aussi ses pouvoirs furent réduits pour renforcer l'influence du ministre de l'Intérieur. Même si la liberté absolue de Gachard en était réduite, l'arrêté n'empêcha pas que l'archiviste général du Royaume – titre qui n'entra dans le vocabulaire qu'à partir de 1859 – dirigeât de façon assez autoritaire les Archives du Royaume comme s'il s'agissait d'un fief personnel et cela jusqu'à son décès en 1885. Lorsque Gachard accéda à la direction du dépôt d'archives de Bruxelles, il ne représentait rien de plus que le dépôt d'archives central d'une province, ce qu'il était déjà sous le régime français. À l'exception de Bruxelles, il n'y avait parmi les chefs-lieux de provinces que Liège (1796), Mons (1819) et Gand (1829) qui disposaient de leur propre service d'archives. Gachard a su, de façon lente mais sûre, établir un véritable réseau d'archives provinciales de l'État. Ainsi les Archives du Royaume à Bruxelles évoluèrent d'un dépôt provincial isolé vers un centre nerveux, un service central d'où partaient les directives vers les différents dépôts provinciaux. Il obtint son premier succès à Bruges (1834), puis Namur (1849), Arlon (1851) et Hasselt (1869) disposèrent de leur propre antenne provinciale des Archives du Royaume. Tournai eut aussi un service d'Archives du Royaume de 1834 à 1895. Il n'y avait que la province d'Anvers où les Archives du Royaume n'ouvrirent leurs portes qu'en 1896: Gachard à son grand regret et malgré ses efforts n'y obtint pas de représentation. À partir de 1851, les différents dépôts des Archives de l'État dans les provinces ressortiraient directement à la direction de l'archiviste général du Royaume. Cette situation est demeurée inchangée jusqu’à nos jours. Ainsi les Archives générales du Royaume sont incontestablement un des services d'archives les plus centralisés au monde. Les nouveaux services d'archives se remplissaient sans la moindre difficulté de nouveaux documents. Pour une partie, ces archives provenaient d'achats, de dons, de dépôts volontaires et d'échanges. De 1856 à 1871, Gachard échangea avec zèle des doubles contre des pièces provenant de villes comme Anvers, Ath, Bruges, Courtrai, Diest, Dixmude, Furnes, Gand, Louvain, Malines, Termonde, Tournai, Turnhout, Ypres etc. On peut émettre des doutes sur le fait que pareils échanges furent une bonne démarche du point de vue de l'archivistique. Non seulement des archives précieuses de l'administration de l’état partirent de cette façon (les supposés doubles, en réalité, n'étaient souvent que des versions divergentes d'une pièce d'archives) et à Bruxelles arrivèrent des masses d'archives qui étaient par essence étrangères au fonctionnement des autorités centrales. Gachard tenta également de convaincre les ministères de transmettre leurs archives aux Archives du Royaume. Ici il se heurta continuellement à la mauvaise volonté et même à l'opposition des administrations qui, pour des raisons de facilité pratique, préféraient conserver elles-mêmes leurs archives. L'indifférence de la fonction publique provoqua de cette façon la perte de nombreuses archives ministérielles. Les multiples acquisitions furent aussi la conséquence de restitutions. À Tournai déjà, Gachard avait fait preuve de flair à propos d’archives nationales qui, en raison de guerres, de vols, de pertes de territoire et d’autres causes, avaient échoué à l'étranger. Pendant toute sa carrière, il ne ménagea pas ses efforts pour trouver de pareilles archives, pour les décrire et les revendiquer. L'Archiviste général du Royaume manifesta ici très souvent de son attitude la plus ferme. Grâce à son ardeur infatigable, sa connaissance profonde du domaine, ses négociations et ses contacts diplomatiques patients, il réussit à récupérer pour les Archives du Royaume belge pas mal de pièces d'archives précieuses. Rien que de Vienne, plus de 5300 chartes reprirent le chemin de Bruxelles dans les années 1857-1866. La connaissance du terrain de Gachard – qui dépassait souvent celle des archivistes locaux – fut la conséquence de ses innombrables voyages. À une époque où ceux-ci étaient souvent une véritable entreprise, Gachard parcourut toute l'Europe à la recherche de sources. Il ne s'agissait pas seulement d'archives qui faisaient légitimement partie du patrimoine des archives belges. Des archives étrangères qui à ses yeux contenaient des informations intéressantes pour notre histoire nationale requirent toute son attention. Dans de nombreux dépôts européens, il rassembla souvent, dans des circonstances difficiles, un trésor de matériaux qu'il copia ou fit copier et il en donna une description dans des rapports volumineux. Sa quête d'archives le mena dans une série impressionnante de pays: en France (Arras, Besançon, Dijon, Douai, Lille, Metz, Paris), en Espagne (Madrid, l'Escurial, Simancas), aux Pays-Bas (La Haye), en Allemagne (Aix-la-Chapelle, Berlin, Dusseldorf, Munich), en Autriche (Vienne), en Bohême (Prague) et en Italie (Florence, Gênes, Milan, Naples, Rome, Turin, Venise). Gachard fut un des premiers historiens étrangers à insister sans relâche sur l'importance pour la Belgique des archives conservées à Lille, ville des Pays-Bas méridionaux jusqu'en 1667 et siège de la célèbre Chambre des comptes, véritable mine d'or des archives financières. Gachard fut le premier scientifique étranger à visiter le 11 septembre 1843 l'Archivo General de Simancas près de Valladolid où, à l’époque, le mystère planait encore sur cette institution. Cinq ans plus tard, il publia un vaste aperçu, mais cependant sélectif, en introduction à l'édition de la correspondance de Philippe II concernant la Révolte dans les Pays-Bas. De nombreux historiens étrangers suivraient ses traces et prendraient le chemin de Simancas. De même, le célèbre Archivio segreto du Vatican put compter Gachard parmi ses visiteurs. Dans les années 1867-1868, il travailla aux archives vaticanes qui, à cette époque, n'étaient pas accessibles et étaient encore plus ‘secrètes’ qu’elles ne le seraient par la suite. Dans la masse de documents d'archives qui, grâce aux efforts de Gachard, furent transférés aux Archives du Royaume, de nombreuses pièces provenaient de caves humides ou de greniers poussiéreux. De multiples comptes précieux, des lettres de personnages célèbres et des chartes séculaires en parchemin étaient atteintes d'infections fongiques ou partiellement endommagées par l'eau ou par les flammes. Apparemment Gachard sut convaincre le ministre Charles Rogier de la nécessité de créer un atelier de restauration car, en 1859, celui-ci donna son approbation pour l'établissement d’un tel atelier aux Archives du Royaume à Bruxelles. Les efforts que Gachard a consentis afin de pouvoir doter les Archives du Royaume d'une véritable bibliothèque ont porté leurs fruits à terme. Si les Archives du Royaume ne possédaient en 1831 que quelques vieux livres concernant le droit et le jurisprudence, en 1866 elles disposaient d'une bibliothèque scientifique de 6 300 ouvrages. Les contacts nombreux de Gachard et les excellentes relations nouées dans le pays aussi bien qu'à l'étranger avaient provoqué un véritable afflux de publications. Un infatigable auteur d’inventaires Il est frappant que, dans la pratique, Gachard n’était pas un adepte fidèle du principe du respect des fonds, qui, au XIXe siècle, fut introduit dans l'archivistique. Cette règle de base prescrit notamment que les archives d'une personne, d'une entreprise, d'une famille, d'une administration, d'une institution, bref d'un producteur d'archives, sont en premier lieu un ensemble organique qui ne peut se composer que de pièces d'archives créées par le producteur d'archives même, dans l'exercice de ses tâches et mandats, à savoir les pièces reçues ou rédigées pour son usage propre celles qui ne répondent pas à ces critères, doivent être écartées des archives. Le principe fut énoncé officiellement pour la première fois en 1841 par l'archiviste français Natalys de Wailly alors qu’il exerçait ses activités aux Archives nationales de Paris. Mais avant cette formulation, des prescriptions officielles avaient été édictées en rapport avec l'application du respect des fonds, entre autres à Naples (1812), au grand-duché de Toscane (1822) et dans les États pontificaux (1839). Aux Pays-Bas, le principe avait été exposé explicitement en 1826 comme point de départ lors de l'inventoriage des archives de cinq chapitres d'Utrecht. En Belgique, ce principe touchant les archives a pour ainsi dire été imposé par l'arrêté royal du 17 décembre 1851. De fait, il avait déjà été appliqué auparavant, par exemple par le prédécesseur de Gachard, L’Ortye, en 1830 pour le classement du Grand Conseil de Malines. Mais il ressort des nombreux exemples que Gachard lui-même dans la pratique quotidienne des archives n’attachait pas une importance primordiale à ce principe. Il marquait sa préférence pour la création de collections artificielles. La manie de Gachard pour la formation de collections ressort par exemple de son traitement des cartes et plans, qui furent retirées au petit bonheur de toutes sortes de fonds et réunies en un ensemble factice. Il n'a pas davantage appliqué le principe en question pour le fonds le plus volumineux des Archives générales du Royaume, à savoir les anciennes chambres des comptes. Gachard introduisit de nombreuses séries de comptes complètement étrangers au fonds parce qu'elles provenaient des archives des villes ou des archives des États provinciaux. Dans les deux cas, des archives de différents producteurs d'archives étaient transférées sans grande rigueur vers un autre producteur. Les familiers des archives des chambres de compte constateront encore d'autres imperfections. Des comptes sous forme de registres et des comptes sous forme de rouleau furent séparés, des pièces sur papier furent séparées des pièces sur parchemin, les ‘acquits’ (quittances et autres pièces justificatives) des comptes furent souvent dirigées vers une ’queue de fonds’. La correspondance administrative des chambres des comptes fut profondément mutilée. Non seulement on sépara la correspondance entrante des lettres qui sortaient, mais, dans certains cas, les piles ainsi constituées furent reliées solidement de telle façon que de nouvelles unités – injustifiables – d'archives furent créées. Souvent de pareilles atteintes brutales à l'intégrité des fonds et à leurs pièces furent le fait du personnel subalterne, mais la responsabilité finale en incombait évidemment à Gachard. Les individus qui appliquèrent le respect des fonds au cours de la première moitié du XIXe siècle de façon conséquente lors de l'inventoriage n'avaient pas (encore) annoncé le renouveau. Ainsi Gachard fut, dans de nombreuses initiatives qu'il prit au sein de l'institution des archives, un enfant typique de son temps. La preuve que l’inventoriage aurait pu être effectué sous une autre forme est administrée par les inventaires des Archives départementales du Nord à Lille qui, pour la chambre des comptes, ont bien montré le respect nécessaire envers l'intégrité des archives. Les comptes, registres ou rouleaux, furent, tout comme la correspondance, les acquits et les dossiers, réunis en une même liasse et décrits de cette façon. Et cependant les inventaires de la chambre des comptes de Gachard servirent de modèle dans de nombreux pays. On louait l'introduction détaillée aux inventaires proprement dits, l'étude institutionnelle approfondie, la description détaillée des pièces. Il faut dire qu'aujourd'hui encore ces inventaires fournissent toujours de précieux services dans la salle de lecture des Archives générales du Royaume et sont toujours achetés par les chercheurs. En faisant rentrer de plus en plus d'archives publiques, les Archives générales du Royaume devinrent également responsables de leur élimination éventuelle. Toutes les archives ne sont pas susceptibles d'être conservées à jamais. La sélection dans la perspective d’une élimination est un processus délicat et il est tout à fait clair que Gachard a recouru à certaines pratiques qui seraient aujourd'hui tout à fait inacceptables. Ainsi sa conception selon laquelle les documents qui apportent des compléments d’information et qui entrent dans le détail pouvaient être anéantis. Ceci explique qu'au sein des acquits de la Chambre des comptes de Bruxelles l'on est confronté à des lacunes. Le manque de place, l'état déplorable des pièces, leur utilité administrative qui n'était plus manifeste... voilà autant de mauvais arguments pour éliminer des pièces d'archives. Gachard fut, une fois de plus, tributaire des usages qui étaient monnaie courante à son époque. D'un autre côté, il faut admettre qu'il essaya aussi de formuler des directives pour soustraire la question de l’élimination des archives autant que possible de l'arbitraire qui régnait dans les administrations. Quoique autodidacte lui-même, Gachard comprit l'utilité d'une formation archivistique de qualité. En 1825 déjà, lorsqu'il travaillait encore à l'hôtel de ville de Tournai, il introduisit auprès du Roi la proposition de créer un Bureau d’archives, en vue de la formation des archivistes à l'instar de l’École des chartes, qui avait été fondée quelques années plus tôt à Paris. Gachard, jeune et ambitieux, s'estimait lui-même l'homme tout à fait indiqué pour diriger pareille institution. En 1847, la proposition de Gachard fut plus ou moins réalisée lorsque l’on créa un Bureau paléographique auprès de la Commission royale d’histoire. Le collaborateur principal du Bureau devait enseigner la paléographie et ensuite soutenir les projets de la Commission royale d’histoire – commission qui sera présentée plus loin – par des transcriptions, des analyses de textes et des traductions. En raison du décès prématuré du collaborateur principal mais également faute de moyens, le Bureau n’atteindrait jamais le niveau de l'École des chartes française et fut supprimé dès 1868. Un historien influent L'Académie, fondée au cours de la période autrichienne, disparut sous le régime français, mais fut ressuscitée sous le nom d'Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles en 1816 sous le régime hollandais. Depuis novembre 1837, Gachard en était correspondant et, à partir de mai 1842, membre ordinaire ou titulaire. En 1860 et en 1864, il fut directeur de la Classe des lettres, et en 1860 il fut même président de l'Académie. Les publications de l'Académie constituèrent rapidement un de ses domaines de prédilection, pas tellement les Mémoires de la Classe des lettres, car on y publiait surtout des synthèses, genre historiographique qui ne convenait pas à Gachard. En revanche dans le Bulletin, la revue de l'Académie, il publia de 1839 à 1882 pas moins d'une centaine de notices et de communications plus brèves, souvent simplement des versions écrites de conférences. Le rôle de Gachard dans la Commission royale d'histoire était plus prestigieux encore. Les antécédents de cette institution remontent aussi à la période hollandaise. Le 12 juin 1827, Guillaume Ier avait créé une Commission nationale pour la recherche et l'édition de manuscrits de chroniques. La Commission de 1827 disparut lors de la révolution de 1830, mais l'institution qui fut créée le 22 juillet 1834 par Léopold Ier, se considérait comme son héritière intellectuelle. Quoique Gachard n'eût jamais fait partie officiellement de la commission hollandaise, il avait eu, malgré tout, une influence importante dans toute l'initiative. Il était dès lors plus que logique qu'en 1834, on lui demandât de faire partie du septemvirat qui constitua la nouvelle Commission. Gachard, au départ, était le trésorier de la Commission et à partir de mai 1850, après le décès du baron de Reiffenberg, il en serait le secrétaire. Il le resta jusqu'à son décès. Au début, l'attention des sept membres se porta exclusivement sur les chroniques et les autres sources dites littéraires telles que les journaux, les récits de voyage, les mémoires etc. À l'initiative de Gachard, le terrain d'action fut cependant élargi aux sources non littéraires telles que les chartes ou les comptes. L'archiviste du Royaume avait appris à apprécier, au sein de sa propre institution, l'intérêt énorme de ces types de sources. D'ailleurs, l'ampleur de l'intérêt que Gachard portait aux archives se manifesta aussi lorsqu'en juillet 1846, la Commission pour la publication des anciennes lois et ordonnances (à présent la Commission royale pour la publication des anciennes lois et ordonnances de Belgique) vit le jour. Gachard en fut le premier secrétaire et il eut amplement l'occasion de stimuler la publication, dans la revue de cette nouvelle commission, des éditions de textes de loi en tout genre et d'autres sources normatives. Au sein de la Commission royale d'histoire, une seconde adaptation du but qu'elle se proposait de poursuivre porte tout à fait l'empreinte de son sceau. Le triomphe du romantisme explique que le moyen âge occupait le rôle de premier plan lors de création de la Commission. Ce fut le mérite de Gachard de placer graduellement l'étude des siècles ultérieurs au programme de la Commission. Cette option était la conséquence de la préférence que Gachard marquait lui-même à l’égard du XVIe siècle. L’influence de celui-ci apparaît également dans un domaine lourd de conséquences dans la cohésion d’un pays: la définition de ses armoiries, le symbole de la nation reconnu, à l’instar du drapeau, partout dans le monde. La Constitution belge de 1831 avait certes prévu l’usage du «lion belgique» et défini la devise, sans plus de précision. Il appartenait à une commission «d’hommes versés dans l’histoire héraldique du pays», créée en 1836, de doter la Belgique de ses armoiries complètes. Opposé au projet initial, Gachard proposera, avec succès, de remplacer les deux anges tenant de part et d’autre l’écu au lion– jugés trop capétiens – par deux autres lions, plus conformes aux traditions brabançonnes. Deux ans plus tôt, Charles Rogier avait déjà consulté Gachard à propos des armoiries provinciales. À chaque fois, ce sont ses connaissances des archives qui sont mises à contribution pour consolider les assises du jeune État. Sans doute la compétence et la réputation de Gachard dans ce domaine expliquent pourquoi il était invité à siéger au Conseil héraldique, organisme établi en 1844 près le ministère des Affaires étrangères. Il en fut même président durant quatorze ans. Celui qui survole le petit monde historique de l'époque ne peut qu’aboutir à la conclusion que Gachard, avec ses collègues des archives des villes, des provinces et de l'État, donnait le ton. Les archivistes régnaient en souverains au sein de la Commission royale d'histoire et étaient, parmi les historiens, le groupe le plus important au sein de la Classe des lettres de l'Académie. Les archivistes concevaient les grands projets, définissaient les thèmes et les priorités, partageaient les budgets et surtout, dominaient le marché du livre d'histoire par leurs publications. Gachard était leur figure de proue. Non seulement sa charge, mais également ses nombreuses fonctions, ses voyages, ses projets, ses initiatives et surtout ses publications y avaient contribué. En ce qui concerne ses publications, Gachard, tout comme ses collègues archivistes, se sentait peu enclin à rédiger les grands ouvrages de synthèse. En tant qu'archiviste, confronté quotidiennement aux documents historiques, Gachard éprouvait une crainte révérencielle pour ce qu'il lisait dans les documents. Non seulement l'établissement de relations hardies entre des faits apparemment isolés, le démêlage d'un écheveau de variables dépendantes et indépendantes et la formulation d'hypothèses audacieuses lui étaient étrangers, mais ces opérations ne pouvaient à ses yeux escompter qu’un piètre succès. Ce qui importait pour lui, c'était de rapporter les faits tels qu'il pensait les découvrir dans les textes transmis. Pour cette raison, l'archiviste se sentait à l'aise en éditant les textes qui lui étaient familiers, qu'il publiait sans plan clairement structuré ou préconçu, à une allure vertigineuse. De ses nombreuses éditions de textes ressort sa fascination pour l'histoire politique et diplomatique de la période tumultueuse de la guerre de Quatre-vingts ans. Les titres de quelques-uns de ses ouvrages les plus importants en disent long: Correspondance de Guillaume le Taciturne (6 volumes, parus de 1847 à 1866) Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas (5 volumes, parus de 1848 à 1879) Actes des États généraux de 1600 et de 1632-1634 (3 volumes, parus de 1849 à 1866) Don Carlos et Philippe II (2 volumes, 1863) Correspondance de Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, avec Philippe II (3 volumes, de 1867 à 1881). Au contraire de ses collègues belgicistes, anti-hollandais ou anti-protestants, il ne négligeait pas la partie septentrionale des Pays-Bas qui se séparerait précisément du sud catholique pendant cette guerre. Cependant tout le monde ne débordait pas d'enthousiasme pour les éditions de textes de Gachard. Les conditions sévères imposées aux éditions de textes par l'école historique allemande depuis les années 1810, n'attirèrent pas du tout l'attention de Gachard, qui ne connaissait pas l'allemand. De nombreuses éditions présentent des imperfections plus ou moins sérieuses. Ainsi Gachard restait dans le vague quant à la sélection qu'il appliquait, ne donnait pas toujours la version la plus fiable ou authentique d'un texte et il négligeait souvent de présenter un apparat critique dans les notes infrapaginales en cas de lecture éventuellement divergente. Conclusion Mais Gachard ne connaîtrait plus cette transition. Ses impressionnantes obsèques se déroulèrent dans l'église de Notre-Dame du Sablon. Il fut ensuite inhumé au cimetière d'Evere où un imposant monument funéraire attire aujourd'hui l'attention sur sa dernière demeure. Erik Aerts en Lieve De Mecheleer[1] Bibliographie sommaire
[1] Les auteurs tiennent à remercier Claude de Moreau de Gerbehaye et Raymond Doms pour l’aide précieuse qu’ils ont apportée à la traduction française, ainsi que pour leurs conseils judicieux. |
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| Dernière mise à jour : ( 17-04-2007 ) |